Journaliste à la pige : valoriser son travail

Comment valoriser son travail pour la presse ?
Quelques réflexions sur les différents temps de travail du journaliste

1- Une force de proposition

Un bon journaliste est d’abord une force de proposition. Il passe du temps à la recherche de sujets et à écrire de courts synopsis. C’est surtout vrai en presse magazine, mais aussi en presse quotidienne quand il faut proposer des dossiers ou des pleines pages. C’est un vrai plus, cela donne de la visibilité au rédacteur en chef qui peut ainsi coordonner ses pages en fonction de propositions auxquelles il n’aurait pas pensé. La vraie force d’un pigiste multi employeurs est d’amener dans chaque journal un regard extérieur, des contacts différents (surtout quand il est spécialisé dans un domaine). Cette expérience est sous-estimée.

2 – Une démarche active

Un bon journaliste lit la presse. D’une façon active, en la découpant, en l’annotant… C’est un vrai travail, considéré comme tel dans une rédaction, mais non comptabilisée dans les piges. Il peut demander à être abonné gratuitement aux titres auxquels il collabore régulièrement, même s’il n’écrit pas dans tous les numéros. Trois de mes employeurs réguliers m’ont abonné. Cela renforce mon sentiment de faire partie de l’équipe rédactionnelle et décuple ma motivation pour leur proposer des idées pertinentes. Un autre ne l’a pas fait et j’éprouve le sentiment inverse.

3 – La préparation

La préparation d’un reportage commence très en amont.  Je réalise tout au long de l’année une revue de presse sur plusieurs thématiques pour anticiper certains suppléments du quotidien régional auquel je collabore. C’est un travail qui permet de ne pas être pris au dépourvu quand la commande tombe, généralement avec quelques jours seulement pour la réaliser. Tout cela n’est pas rémunéré, mais évite pourtant aux journaux de traiter toujours des mêmes sujets.

4 – La réflexion

Le temps de réflexion ne se comptabilise pas. Ce qui est certain en revanche, c’est qu’une stagnation des tarifs de pige n’encourage pas à cette démarche. Elle  incite plutôt à recopier toujours les mêmes articles (en les actualisant) ou en réutilisant des dossiers de fond déjà traités pour la presse magazine.

5 – Les différents temps

5.1  Le temps avant :

trouver le bon interlocuteur, l’avoir au téléphone, caler le rdv, se documenter avant un reportage, regarder le site internet pour élaborer ses questions. Minimum une heure. Davantage pour certaines personnes qui demandent de recevoir un aperçu des questions par mail avant la rencontre pour pouvoir se préparer.

5.2 Le temps pendant :

identique quel que soit la longueur du papier si l’on veut faire son travail correctement. Je reste au minimum 1h30 avec mes interlocuteurs, davantage si je dois effectuer une visite des lieux et prendre des photos. Il faut du temps pour arriver à avoir les bonnes infos, un temps incompressible. Seul problème, la diminution de la taille des papiers et la non valorisation des piges incitent à faire des itw par téléphone (ou pour certains à recopier des dossiers de presse) plus courtes et dans lesquelles on n’apprend pas grand chose.

Dans une négociation avec la Direction pour valoriser les tarifs de pige, il faut insister sur le fait qu’un honnête niveau de rémunération permet au journaliste de continuer à faire son travail correctement, ce qu’il est a priori tout disposé à faire. Ce métier reste un boulot de passionné, les patrons de presse doivent l’avoir à l’esprit. Si l’on sait qu’on est bien payé, on ne s’amuse plus à compter le temps passé ou le nombre de signes comme on est amené à le faire aujourd’hui.

Pige bien payée = qualité du travail réalisé

5.3 Le temps après :

Le travail après la rédaction d’un papier prend du temps Surtout quand on nous impose des papiers très courts, ce qui n’est pas naturel. Un papier digne de ce nom comporte au moins deux feuillets. En  deçà, on est obligé de priver le lecteur de bonnes infos. C’est frustrant aussi pour le rédacteur. Je passe autant de temps à réduire le papier qu’à l’écrire. C’est encore plus vrai avec les nouveaux logiciels de mise en page, type Milenium, où la marge de manœuvre est ridicule. On fait du remplissage avec des mots. Un « bon » papier est un papier qui rentre dans les cases. Peu importe la qualité. Cette logique sera un jour sanctionnée par le lecteur. Si elle ne l’est déjà.

Le suivi des contacts (vérification de certaines infos par téléphone, croisement des infos avec d’autres sources) peut aller jusqu’à doubler le temps du reportage. C’est pourtant une étape essentielle dès qu’on aborde un sujet un peu polémique. Un vrai journaliste actualise aussi ses dossiers même s’il n’a pas de papier immédiat à réaliser, mais s’il sait qu’il va continuer à traiter ce sujet. Cela permet de rester à la page , mais cela prend du temps et n’est pas considéré dans le tarif d’une pige. Idem lorsqu’on se rend sur un salon, une conférence, une réunion politique, simplement pour récupérer de nouveaux contacts, se montrer, faire partie d’un réseau… Beaucoup de temps non rémunéré pour un journaliste non salarié.

5.4 Le temps qu’on ne compte pas

Le déplacement doit faire partie intégrante de la pige. Pendant ce temps-là, on ne bosse pas pour quelqu’un d’autre. Certains magazines remboursent les frais de déplacement deux fois mieux que la PQR en tenant compte de ce facteur. Là encore, la non valorisation de la pige n’incite pas à faire de reportage de terrain, et entraîne une baisse de la qualité des papiers. Sans parler du problème des photos ! On voit toujours les mêmes illustrations dans certains journaux, des photos d’agence impersonnelles… Il faudrait se poser la question du pourquoi.

6 – Argumenter

Il est essentiel de pouvoir évoquer ces questions avec ses employeurs. Il faut leur rappeler le temps nécessaire à la réalisation d’un papier, surtout lorsqu’il est de bonne qualité et que l’employeur se dit satisfait. Quand le tarif des piges est bas, ne pas hésiter à préciser le nombre d’heures passées pour réaliser le reportage (de sa préparation en amont à sa livraison) et ramener ainsi la pige à un salaire horaire. Les rédactions sont souvent stupéfaites de réaliser qu’elles payent leurs pigistes au niveau, voire en dessous du Smic ! Rappeler aussi que les journalistes salariés à plein temps et les journalistes pigistes exercent le même métier. Les premiers n’ont aucun intérêt à voir leur profession se paupériser.

Stéphane Perraud

 

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A propos Bruno

Journaliste : économie, sociale, presse pro. Avec la coopérative : Illya.fr, nous développons des modules de formation sur les écrits professionnels, data visualisation, agilité digitale, objets multimédia, référencement.

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