« Les pigistes sont des passeurs, des éclaireurs d’un champ en re-configuration profonde, celui de la presse et des médias« . Je n’ai pas boudé mon plaisir en entendant hier ces doctes chercheurs avancer que la pige pourrait être un lieu d’expérimentation. Entre les journalistes staffés, sommés de produire toujours plus rapidement, avec toujours moins de moyens et donc moins de terrain, et les correspondants de presse, les « blogueurs journalistes », les « citoyens journalistes », les journalistes pigistes se situent dans un entre deux : toujours proches du terrain, reliés encore à des rédactions : les légitimes. Ils se situeraient dans une frange entre les « légitimes » et les « illégitimes » de l’information.
« Au Québec, la précarité des journalistes est déjà convertie en indépendance et en créativité » remarque François Demers membre du Jury et Professeur au département d’information et de communication de l’Université Laval – Québec – Canada. Précarité rime avec créativité au Québec, et en France, avec quoi rime précarité ?
Hier, mercredi 28, Faïza Naït Bouda soutenait sa thèse intitulée « Reconfiguration du champ journalistique et logiques sociales : Enjeux d’une représentation des journalistes pigistes en précaires ». Un travail de 600 pages, reconnu excellent par le Jury et soutenu durant près de 3 heures.
Les trois dernières décennies ont assisté au déploiement de stratégies industrielles et éditoriales par les groupes de presse écrite, lequel a poussé les marchés du travail journalistique à se conformer à de nouvelles exigences d’adaptation. Face à ces transformations, les positions traditionnelles des acteurs du champ journalistique ont été profondément remises en question, traduisant une reconfiguration en termes de normes et de pratiques socio-discursives, mais aussi de distribution des rôles et des pouvoirs.
La recherche s’intéresse au cas des journalistes pigistes dont le positionnement dans une « zone grise » du marché du travail en fait des « analyseurs » privilégiés des mutations en cours au sein du secteur de presse. La précarité qui leur est fatalement assignée est ici questionnée comme une catégorie situationnelle et relationnelle nous informant d’un mouvement de « déstructuration-restructuration » dont le champ fait l’objet. La précarité mobilisée dans les discours et pratiques des acteurs du champ apporte dès lors un éclairage sur les logiques sociales à l’œuvre et permet d’approcher, d’une part, les enjeux qui sous-tendent la stigmatisation des journalistes pigistes en précaires, et, d’autre part, les stratégies qui les portent. Il apparaît que cette représentation à visée différentielle fait singulièrement sens dans un contexte socio-économique de restructuration des industries culturelles. Révélatrice d’une tension entre légitimation et modernisation d’une presse en mutation, la précarité affectée aux journalistes pigistes se met au service des stratégies d’adaptation des acteurs en présence. Elle sert en premier lieu celles des stigmatisés qui, en procédant à un « retournement du stigmate », saisissent l’occasion de faire émerger une identité « para-journalistique » fondée sur une culture qui leur serait propre : le « pigisme ». »
Notes : Faïza est venu en 2010 rencontrer un certain nombre de journalistes de Lyon Piges pour son travail de recherche.
