Rencontre avec David Samuels à la Villa Gillet mercredi 17 novembre 2010. Plongée dans l’univers américain du reportage littéraire, façon Harper’s Magazine ou The New Yorker… Sylvain Bourmeau (Alternatives économiques) et le reporter Serge Michel (désormais rédac chef du Temps) lui donnaient le contrepoint sur fond de débat sur les liens fiction/journalisme.
- Allez sur le blog de la Villa: quelques unes des chroniques de David Samuels ont été traduites pour l’occasion! C’est truffé de petits détails concrets, quasi-vérifiables, qui, mis bout à bout, finissent par brosser un portrait extrêmement fidèle de la société américaine des années 1990.
Compte-rendu de la conférence du 17 novembre 2011 à la Villa Gillet, Lyon.
Rencontre animée par Caroline Broué (France Culture)
Avec :
Sylvain Bourmeau (France) : journaliste à Mediapart ; prod de « La Suite dans les idées » sur France Culture. Ancien dir adjoint des Inrocks, cofondateur de Politix. Prof à Sciences-Po Paris et à l’EHESS
Serge Michel (Suisse) : A commencé comme reporter en Europe de l’Est puis Moyen Orient. Prix Albert Londres 2001. Corres du monde à Dakar. A l’origine du Bondy Blog. redac chef du Temps depuis 2010. Chinafrique (Grasset 2008), Marche sur mes yeux (Grasset 2010 : reportage en Iran)
David Samuels (US) : journaliste et écrivain, coll au Harper’s Magazine et au New Yorker (magazines qui publient des reportages littéraires, spécificité américaine). Only Love can break your heart (The New Press 2008 : recueil éclectique de ses articles dressant un portrait d’Américains des 90’); The Runner (The New Press 2008)
[Thierry Pech (France) : Dir d’Alternatives économiques, ancien DG du Seuil, créateur avec Pierre Rosavallon de la « République des idées » ; Les Multinationales du cœur (Seuil 2004); La Nouvelle critique sociale (Seuil 2006) – ABSENT – texte à venir sur le blog de la Villa http://villavoice.net/]
1. Exposés
David Samuels Auj aux US, le journalisme se passe sur le web. Le reportage est négligé au profit du commérage et de l’opinion. Tout le monde a une opinion. A l’inverse, le reportage est élitiste : peu de gens prennent le temps d’aller sur le terrain. C’est un fait : des journaux aussi respectés que le Times ou le Wash Post n’ont plus un seul bureau en dehors des US. [Pointe contre la politique américaine en Afghanistan, meurtrière et coûteuse]. Tous les correspondants des journaux sérieux ont mis la clé sous la porte. C’est une forme de désinformation. Si on ne se rend pas sur place, la réalité nous échappe. Ce qui rend les sujets d’actualités forcément faux.
En quoi consiste mon métier ? Je mobilise des objets trouvés qui expriment qqch d’une réalité partagée, vue sous un angle très subjectifs (ex : un dîner de levée de fonds, une excursion dans un centre commercial qui vient d’ouvrir, une soirée à fumer de l’herbe avec les jeunes hippies qui la cultivent etc.). Je construis à partir de cela une histoire, les faits sont vérifiables mais leur mise en récit m’appartient.
C’est un genre spécifiquement américain. Le reportage est la clé de l’imaginaire littéraire américain. Les Américains ont façonné le reportage en réponse à des questions très prosaïques : qu’est-ce qui se passe là-bas dans l’Ouest ? Et dans l’Est d’où je viens ? Qui vit dans le Sud ? Avides de faits car partagent pas forcément une histoire ou une religion ou une ethnie aux frontières clairement marquées. Nous voulons savoir qui nous sommes. Avec des détails précis, pour établir un genre de terre ferme sous nos pieds (il y a peut-être de l’argent à se faire). Ce sont des histoires qui nous relient à qqch de plus grand que nous. L’assurance factuelle nous donne l’impression d’avoir prise sur une réalité trop vaste pour être embrassée en une fois.
Serge Michel David Samuels souligne l’abandon du reportage pour des raisons principalement économiques. Thierry Pech montre que la presse française se laisse contaminer par l’idéologie ambiante. On me pose la question du journalisme comme moyen de connaissance. Moi, tout ce que je sais, c’est la pratique du journalisme qui me l’a apportée. L’ingénuité et la capacité d’étonnement sont des qualités importantes pour un journaliste. Chez les journalistes un des problèmes, c’est l’angle. L’ennui avec la réalité, c’est qu’elle est toujours plus complexe qu’un article de presse, toujours plus nuancée.
A priori les experts devraient être plus à même de décrire cette réalité. Mais en fait ils n’ont pas toujours accès au terrain, ils tiennent un langage trop sophistiqué, ou sont marqués idéologiquement. Les employés d’une rédaction ne sont responsables que d’une partie du contenu de leur média. Quel pourcentage est imposé par d’autres éléments : les communicateurs politiques, l’armée, les grandes entreprises… Toujours plus ou moins obligés de suivre les effets d’annonce, même si ce n’est pas forcément le désir de la rédaction. Comme la vengeance, le journalisme est un plat qui se mange froid : ils déconstruisent aussi souvent le discours ambiant (démontent les promesses des politiques, etc.)
Désormais, compétences et formats sont assez courts. Un article fait auj rarement plus de 1000 mots. Chaque paragraphe doit dégager du sens. C’est comme un puzzle : le journaliste part à la chasse aux pièces. S’il arrive à en rassembler quelques unes, une image finit par se dégager. Il ne faut pas surestimer la valeur d’un seul papier. Depuis quelques temps on parle de journalisme participatif, ce qui signifie que les lecteurs ont eux aussi des pièces de puzzle à apporter.
Sylvain Bourmeau Je suis un journaliste atypique je n’ai jamais demandé ma carte de presse : je suis passé par la sociologie, la littérature et le journalisme et il me semble que des 3, le journalisme est celui qui s’interroge le moins sur ses pratiques. Il a encore la naïveté de croire que ce n’est pas une représentation du monde qu’il renvoie mais le monde lui-même. On dit souvent que c’est à cause de l’urgence. Quand j’étais jeune, je m’étonnais de l’écrasante responsabilité de devoir donner ma propre vision d’un fait. C’est cela qui préside depuis aux fondements de ma réflexion.
Trois livres publiés au début des 90 par une équipe de criminologues canadiens sur le traitement de l’insécurité montrent à quel point le journalisme se focalise sur tous types de déviance. Ce qui sautait aux yeux c’est à quel point le journalisme se calait sur une épistémologie judiciaire ou policière. Il y a quelques jours à Mediapart, un collègue est venu avec une relique : un brassard qui permettait de porter sa carte de presse pendant les événements. Je ne dis pas que le journalisme participe de l’idéologie du complot. Mais pourquoi s’appuie-t-il toujours sur une épistémologie policière bien plus que scientifique ou littéraire ? La critique par excellence : écrire une fiction. Ex : enquête de Denis Robert sur Clearstream, descendu en flèche par le Monde (E.Plenel) à cause de certaines erreurs factuelles qui invalideraient l’ensemble du travail. La manière d’invalider ce travail relève d’un univers juridique (comme le vice de procédure) et non pas scientifique : heureusement qu’on n’invalide pas une théorie générale à cause d’une erreur marginale. La science tente de repérer cette erreur sans casser toute la théorie. Pourquoi caler le journalisme sur le fonctionnement de la justice plutôt que sur celui des sciences sociales ?
En plus Denis Robert avait quelques années auparavant écrit un roman (totalement fictif) sur des affaires judiciaires, sur lesquelles il écrivait parallèlement des articles (non fictifs) : il est passé par la fiction pour exprimer une intuition qu’il n’arrivait pas à prouver factuellement. On le lui a bcp reproché. Révélateur de notre rapport à la fiction : (cf Le Fil et les traces de Carlo Ginzburg) : la fiction est considérée comme un mensonge. Je ne suis pas d’accord. Les journalistes s’interdisent totalement le recours à la fiction. Pas les sociologues : ça leur permet de faire un détour par la fiction pour expliquer un phénomène.
Concl : visualiser la déviance c’est focaliser son regard sur le train qui arrive en retard. La question n’est pas celle des bonnes ou mauvaises nouvelles mais la montée en puissance d’un regard médiatique sur le monde, nous en renvoie un regard profondément biaisé. La fonction d’un journaliste est pourtant de produire une image de la société la plus juste possible, comme le romancier ou le sociologue, pas de renvoyer une vision policière. Hommage à Fabrice Arfi : le journalisme est parfois capable de se situer en amont des magistrats. L’interrogatoire peut s’appuyer sur les connaissances mises au jour par le journaliste.
2. Débat
On vient de voir 3 conceptions très différentes du métier. Pourquoi êtes-vous journaliste les uns les autres ?
DS : Je ne sais pas. Je suis qqn qui écrit. En tant qu’écrivain je suis intéressé par la collision entre ma subjectivité et celle des autres. Mon boulot c’est de me connecter émotionnellement à leur réalité et leurs préoccupations physiques. Je dois à la fois m’ouvrir à ce paysage et rester fidèle à mon propre ressenti. A la fin je dois tout retranscrire. Je ne suis pas le cerveau universel comme Dieu qui regarde le monde. Je suis moi, et je propose ma réponse subjective, mais mon rôle est d’être spécifique, car c’est comme ça qu’on partage le mieux avec le lecteur. Au départ j’ai été formé à la fiction, comme écrivain. Or il n’y a pas de décalage entre journalisme et littérature.
SM. A cause du brouillard suisse entre Lausanne et Neuchâtel : ça donne envie de partir. Partir et comprendre. Quand on voyage on est dans la position de touriste. J’ai ça en horreur, ça n’a pas de sens. A quinze ans j’ai fait croire à mes parents que j’étais parti apprendre l’anglais en GB, en fait je suis parti en Hongrie, Roumanie et Turquie. J’ai toujours pas de carte de presse. J’ai une carte du club alpin suisse. Le journalisme est un prétexte pour ouvrir des portes. Je suis journaliste pour satisfaire ma curiosité. Pour moi la réalité est toujours bcp plus forte que ce que je peux inventer moi-même.
SB. Si on parlait anglais je dirais que je suis qqn qui écrit, et non pas un journaliste. Si le journalisme américain a moins de pb avec la fiction qu’un journaliste français, c’est qu’un article ça se dit « a story ». Ou en allemand : je suis publicis : j’organise le débat sur la place publique. C’est une autre partie de mon boulot. Nommer les frontières, faire un travail d’évaluation critique. Un journaliste du Point a utilisé un fixer en banlieue ( !) pour organiser un RDV avec une femme qui vivait avec un mari polygamme. Mais ce dernier a révélé par la suite qu’il s’était fait passer pour cette femme en changeant sa voix au téléphone. Or le journaliste la décrivait physiquement, comme s’il l’avait rencontrée. Ça paraît comme ça grave. Mais une série de microfictions s’immiscent dans les reportages, ces petits arrangements avec la réalité tissent la matière du reportage. Comment ne pas être tenté d’embellir ? Les journalistes ne veulent pas trop se poser cette question.
On reproche aux journalistes d’accuser sans preuve. Eux répondent qu’ils posent des questions. Quelle différence faîtes-vous entre l’information et la révélation ?
SB : Je ne suis pas pour un journalisme qui se passerait de tirer des conséquences. Les éditorialistes anglais ou américains n’hésitent pas, bcp plus qu’en France, à formuler clairement des demandes de démissions d’hommes politiques. Cela fait partie du boulot du quatrième pouvoir. Alors qu’en France, les éditorialistes sont tentés de se positionner soit comme conseiller du prince (Serge July et Mitterrand), soit comme ennemi n°1 du prince (pas d’exemple…).
SM : Il m’est arrivé de travailler pour la presse américaine. Ils ont des facts checkers. Ils font passer des sales quart d’heure aux journalistes. En France, il y a une grande tolérance envers les « repeigneurs de murs ». On accepte des petits compromis pour la narration. Dans la démarche du Bondy blog on nous a reproché d’être des journalistes embedded : on nous reprochait d’avoir anesthésié notre distance critique. La nécessité de dire du mal est considérée comme une vertu journalistique, or parfois cela fait complètement passer à côté de la réalité.
DS. La vraie question c’est pourquoi avoir éprouvé le besoin de repeindre le mur ? Qu’aviez-vous à l’esprit ? Dans le roman chaque détail est justifiable. Si vous changez la couleur d’un mur bleu en rouge, c’est qu’en fait vous n’aviez pas compris pourquoi il était bleu, vous voulez effacer l’ordre symbolique réel pour lui substituer le vôtre. En tant que journaliste votre métier est de savoir expliquer pourquoi le mur est bleu. On a parlé des micro-mensonges. Si on les accepte c’est qu’il y a un manque de savoir-faire journalistique pour poser les bonnes questions. Lorsque je refuse de reconnaître la conception binaire journalisme/fiction, c’est parce qu’il s’agit de créer un univers dramatique complexe et symbolique.
SB : Je suis terrifié par les certitudes qu’on enseigne dans les écoles. Je suis frappé par les lettres de demandes de stage qui laissent souvent le sentiment que ce que veulent les jeunes n’est pas de faire du journalisme mais d’être journaliste. Aujourd’hui c’est hyper simple de faire du journalisme. C’est la bonne nouvelle. Après il faut trouver les modèles économiques mais ils sont en train de se mettre en place.
3. Questions de la salle
Ce sont des journalistes qui enseignent dans les écoles, d’où une certaine ambiguïté. Et quand un journaliste enquête et fait des révélations, il se met dans cette attitude policière que vous dénoncez…
SM : Les écoles servent à former des membres d’une chaîne industrielle. On imagine tjs le journaliste comme qqn qui part la plume au chapeau. Mais les métiers de l’information comportent un grand nombre de fonctions et tâches très importantes. Deuxième fonction des écoles de journalisme en F : phénomène français de la reproduction des élites. Les rédactions sont des lieux difficiles d’accès, très élitistes. Couve un système de reproduction de l’élite. Avec le Bondy blog on essaye de former au journalisme des jeunes issus de l’immigration récente.
Votre avis sur la liberté de la presse : la France passe du 11ème au 44ème rang.
SB : la France est aussi au 32 ème rang mondial pour la lecture des journaux quotidiens.
DS : les wikileaks : devenu très important. On se rend compte qu’au fur et à mesure que les nouvelles technos ont pris le pouvoir, il y a des failles possibles dans ce qui a été caché au public.
SB : Sur la société française et sa « dédifférentiation » entre les différentes sphères, cela prend des proportions incroyables. Si on regarde ce que sont devenus les anciens de Sciences-Po sur une seule année (cf la Promo d’Ariane Chemin) ça dessine quelque chose d’étrange. Rien de tel en GB, pas la même proximité. Il n’y a pas ce tout petit monde qu’on connait en France.
SM : Pendant les 5ers jours des émeutes en 2005, le Monde n’a fait que retranscrire les dépêches car incapable d’envoyer qqn dans les banlieues : les journalistes du service étranger considéraient que ce n’était pas leur rayon et ceux du service société n’avaient jamais mis les pieds à Bagdad et avaient peur des voitures qui brûlent. Parlant avec le portier du Monde qui venait de la Courneuve, une journaliste a finit par réussir à aller sur place, grâce à lui. C’est depuis qu’il y a plus de journalistes issus de la diversité.
