QU’EST-CE QU’UN BON ANGLE ?
Un bon angle, c’est d’abord une bonne question posée dans un contexte donné : en termes de moments, de valeurs et de lectorats. Le savoir faire du journaliste se fonde d’abord sur la formulation d’une bonne question.
Angle et à propos : le bon angle est aussi la bonne question, formulée au bon moment. L’angle bien choisi arrive à point nommé.
L’angle journalistique – 1ère partie
D’après le livre de Christian Robin, L’angle journalistique, techniques de créativité pour des écrits originaux, CFPJ Edition, 2009, 25 €
L’avant angle
Il faut aussi se préoccuper de son avant-angle, c’est-à-dire connaître son journal, celui pour lequel on publie ? Jouons un peu … au portrait chinois.
- Si notre journal était une star : un chanteur, un acteur, un artiste
- Si notre journal était un personnage historique, ou politique, connu, inconnu, modeste, triomphant … ?
- Si notre journal était un animal, oiseau, fauve, domestique, sauvage, … ?
- Et si nous devions prendre un emblème pour le représenter, quel végéta choisirions-nous ?
Une fois le jeu terminé, rassemblons nos résultats et définissons les valeurs qui caractérisent notre support. A travers ce portrait, nous avons caractérisé notre journal, ses valeurs, ses défauts, ses travers, ce qui se dégage de notre support, ce que nous y projetons, mais elle est peut-être proche de ce que perçoivent les lecteurs, ou auditeurs. Ensuite, prenons les documents officiels, s’il y en a, qui définissent cette publication, comparons, et tentons de dégager les lignes forces, pour tenter d’améliorer l’écart entre ce que l’on voudrait que soit notre journal, et ce qu’il est, c’est là que se situe l’axe de la quête d’angles originaux et pertinents.
Qui est mon lecteur ? – le portrait incarné
Une première approche statistique : étude sur le lectorat de tel support.
Tentons de dresser le portrait de notre lecteur, donnons lui un âge, un sexe, une profession, une domiciliation, une situation familiale. Habite-t-il en appartement ? En maison individuelle ? Quelles sont habitudes : vestimentaires, alimentaires, ses loisirs. Quelles émissions de télévision aiment-ils ?
Un rappel
Le support éditorial possède 5 fonctions fondamentales :
- La valeur de l’usage : le lecteur doit pouvoir se dire à quoi va servir l’achat de son journal.
- La part de rêve : la lecture appartient au temps volé de la journée, même un journal professionnel n’échappe pas à la règle. La part de rêve offerte au lecteur, crée l’aspérité à laquelle il va pouvoir s’accrocher et un moyen de se souvenir de ce qu’il a lu et de son utilité.
- Le souci d’intégration : la lecture d’un journal crée une appartenance, une identification à un groupe social qui se reconnaît dans la lecture d’un même support.
- Parle-moi de moi : l’application des lois de proximité dans la recherche des angles et des sujets conduit le journaliste à offrir au lecteur un miroir, fût-il symbolique.
- La légitimité par la critique : la capacité critique d’une rédaction gagnera le respect du lecteur et lèvera les suspicions d’inféodation à quelques pressions que ce soient.
La charte rédactionnelle : cf. livre
Choix d’un angle : une méthodologie
Informer c’est choisir et l’angle opère une sélection de l’information. Définir un angle, c’est :- Choisir un point de vue original
- Choisir le traitement le plus efficace
- Choisir le plus « faisable » en fonction des sources, du temps, des moyens,
Ces trois points sont liés entres-eux :
1 – l’originalité consiste à trouver un plus, un angle nouveau, jamais ou peu traité, qui suscite l’intérêt, la curiosité, met en jeu les lois de proximité.
Pour appliquer cela, il faut de la documentation, des informations inattendues, des méthodes créatives.
2 – l’efficacité : c’est traduire le ou les anges originaux en genres journalistiques, en une longueur d’article, et en angles complémentaires (encadrés) ou en traitant le sujet en plusieurs papiers.
3 – la faisabilité : est-ce qu’on a les sources nécessaires pour traiter cet angle, le temps suffisant, les ressources, la pige en vaut-elle la chandelle ?
Mémento :
- Un angle = un seul papier / un papier = un seul angle
- L’angle varie selon le degré : resserré, large, décalé, subdivisé
- A un angle, correspond plusieurs messages essentiels hierarchisés
- Plus l’angle est serré, plus il s’identifie avec le message essentiel, dans la brève, la symbiose est parfaite
- Le titre, accroche, attaque, indique l’angle, le message essentiel et le genre de traitement du papier
- Un angle peut faire l’objet de plusieurs papiers, traités « multi-angles », ex : encadré en complément du papier principal.
Un angle n’est pas un sujet
Petit exercice : quel est le dernier papier que j’ai proposé. Comment je m’y suis pris ? Ai-je proposé un sujet ou un angle ? Comme ai-je défendu mon papier : à partir du sujet ou de l’angle ? Quelle réaction du rédacteur en chef ?
« Tout vrai regard est un désir », Alfred de Musset
Exercice de la bouteille de whisky : le capitaine Haddock, (plusieurs angles), Tintin, Milou,
Le seul mauvais choix est l’absence de choix, Amélie Nothomb, « La métaphysique des tubes »
Angler est un préalable, il faut partir sur un sujet avec un angle, quitte à affiner, ou changer votre fusil d’épaule, angler, c’est donner un cadre à la sélection que nous avons faites.
« Bon, vous tous, écoutez-moi bien. Je veux toute l’histoire, je veux chaque détail. Je des photos de lui partout. Non, rectification, je veux LA photo. Où est-il allé ? Etait-il en vacances ? Si oui, où ? Est-il tombé amoureux ? Est-ce qu’il a un nouveau costume ? A-t-il pris du poids ? Qu’est-ce qu’il a mangé ? Comment son retour va-t-il influencé les marchés financiers à long terme ? A court terme ? Est-ce qu’il lutte toujours pour la vérité ? La justice ? Et tout le reste ? Superman est de retour. Et bien, au boulot ! ». Le retour de Superman, 2005
Un angle original
« L’originalité de consiste pas à faire du commun avec de l’original, mais de l’original avec du commun », Les frères Goncourt, 1871.
Déjà vu, banal, ordinaire, conventionnel, pour éviter ces écueils, l’originalité consiste à documenter son sujet en amont. C’est nécessaire mais pas suffisant.
- Angler un papier est un travail de mise en scène de l’information, pour attirer l’attention du lecteur sur l’article. Ce travail de séduction utilise les lois de proximité : géographique, chronologique, sociale, affective.
Soyez créatifs !
« Il y a cinq sens physiques et cinq sens psychiques. Les cinq sens physiques sont la vue, l’odorat, le toucher, le goût et l’ouïe. Les cinq sens psychiques sont l’émotion, l’imagination, l’intuition, la conscience universelle et l’inspiration. Si on ne vit qu’avec cinq sens physiques, c’est comme si on utilisait que les cinq doigts de la main gauche », Bernard Werber, L’encyclopédie du savoir relatif et absolu, tome III, 2003.
Nous sommes tous créatifs. Peut-être le savons nous pas encore ? Pour trouver des angles originaux, il faut se nourrir de son environnement, être curieux, très curieux, tout le temps curieux ! Il faut aussi écouter ses intuitions, laisser venir ses émotions, préserver du temps pour la rêverie, transposer, chercher ailleurs, … Mais aussi porter un regard critique sur ce que nous écrivons. Développer sa créativité est un gymnastique quotidienne, un état d’esprit permanent, indispensable à l’exercice du métier de journaliste.
Pas de trouvailles, sans travail
La créativité est l’étincelle, mais elle ne suffit pas. La qualité de ce que nous allons écrire suppose aussi un travail journalistique qui s’inscrit dans le temps. La créativité est une trouvaille de l’instant, la mise en musique suppose du labeur et de la sueur.
« Qu’est-ce que je fais si je n’ai pas d’inspiration ? Je travaille », Pablo Picasso.
Diverger puis converger
L’angle nous apprend suivre un fil rouge auquel se rattache les informations de notre papier. Mais avant de converger, une pensée divergente nous permet de nous éloigner d’une question, de jouer avec un sujet, de délirer, d’imaginer des situations et solutions loufoques et à priori sans avenir. De ces pas ce côté dans notre travail naîtront des propositions originales que notre travail « convergent » rendra efficace.
Quels sont les freins à notre créativité ?
- La créativité c’est fatiguant, pourquoi y consacrer du temps, pourquoi faire des gammes ?
- Qui suis-je pour prétendre emmener une rédaction dans mes délires et leur faire perdre du temps ?
- Et si je me trompais totalement ?
- Quels sont mes freins ?
Le discours de ma méthode
« Sans technique, un don n’est rien qu’une sale manie », Le mauvais sujet repenti, G.Brassens
A plusieurs
L’expérience prouve, que la créativité à plusieurs est largement supérieure à une pratique individuelle. Il ne s’agit pas d’écrire à plusieurs mains, mais de rechercher des angles originaux à plusieurs, des idées de traitement nouvelles pour le lecteur. Il suffit d’une petite demi-heure, peut-être moins ! Proposons pour un sujet plusieurs angles, une recherche multi-angles, délirons, surtout pour un marronnier. A chacun d’interrompre quand la moisson lui semble suffisante.
- La collecte de l’info : sur les sujets sur le grill
- L’exposition du sujet, questions, notes, commentaires,
- Choisir une technique :
- Le camembert : technique simple et rationnelle
- L’araignée : l’utilisation d’un champ lexical semi-rationnel
- Les mots inducteurs : une méthode aléatoire créative
- Les adjectifs, ou le détournement d’une publicité
- Le calembour : la richesse des jeux de mots
- Le côté divergent de la force : un animateur, un rapporteur, interdit d’interdire, interdit de sortir du jeu des questions, interdit d’aller au bout avant d’avoir joué la partie.
- Retour dans l’axe convergent : faire une pause, fini de jouer, partir sur la base obtenue, poser les critères de sélection.
- l’angle et la manière : c’est l’attribution des genres journalistiques pour chaque angle choisi, selon le type de presse, le lectorat.
L’angle journalistique – Annexes
D’après le livre de Christian Robin, L’angle journalistique, techniques de créativité pour des écrits originaux, CFPJ Edition, 2009, 25 €
Annexe 1 : Une réflexion de Tobie Nathan, ethnopsychiatre.
A qui s’adresse l’information
L’information est construite pour un Quiconque, l’information est construite pour s’adresser à un n’importe qui et les lecteurs sont scandalisés d’être considérés comme un n’importe qui. Internet illustre cela.
Cette démarche est pour moi erronée, et toxique. On classe les personnes dans des statistiques. Exemple d’une nouvelle de Van Vogt, la personne qui représente tout le monde. On fait disparaître l’individu au profit de tout le monde.
L’égalité n’est pas la « quiconquisation », considérer que quelqu’un est n’importe qui, c’est une grave erreur de la démocratie. Quand l’information s’adresse à un tout venant identique, il y a selon moi une réflexion à mener sur cette question là. En pensant la société de cette façon, déverse une humiliation qui provoque une rancœur.
Pourquoi ? Parce que c’est plus facile, plus simple et que la personne qui construit l’information est libre, mais si je construis l’information pour quelqu’un je dois engager une réflexion sur la philosophie politique, la façon de vivre.
La mondialisation et les effets sur ces pays, ce sont les pays qui conservent leur identité qui s’en sortent le mieux, comme la Chine, le Brésil, les Etats-Unis même, Taiwan, le Mexique, l’Indonéise, or ceux qui perdent sur le plan mondial, ce sont les pays qui pensent que leur identité va les desservir en froissant les autres. Mais ce ne sont pas les politiques qui portent les idées, ce sont les peuples. Une information qui quiconquise, détruit cette capacité.
France Culture, le 4 juin dernier.

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